Eclairage. Depuis quelques semaines, le temple de Preah Vihear est le centre d’une tension entre la Thaïlande et le Cambodge. Quels sont les dessous de cette discorde ? Pour Alain Forest, historien spécialiste du Cambodge (Université Paris VII, CNRS), la classe politique Thaïlandaise tire parti de cette affaire au milieu du tumulte du pays.
A quand remonte le conflit qui oppose le Cambodge et la Thaïlande au sujet du temple de Preah Vihear et des territoires qui l’entourent ?
Depuis quatre ou cinq siècles, la Thaïlande considère qu’elle est le pays suzerain du Cambodge. A l’arrivée des Français au Cambodge en 1863, les régions actuelles de Battambang et de Siem Reap, dans le nord du pays, étaient gouvernées par un prince cambodgien qui les avait obtenues des rois du Siam (ndlr : ancien nom de la Thaïlande) et du Cambodge dans les années 1790. Ce prince avait choisi de reconnaitre comme suzerain le roi du Siam. En 1867 intervint un accord entre la France et le Siam.
La France n’était alors pas du tout attentive au problème de ces territoires et le Siam accepta de renoncer à sa suzeraineté sur le Cambodge moyennant l’acceptation par les Français de la suzeraineté siamoise sur cette région. Au terme de nouvelles péripéties les Français obtinrent sa rétrocession au Cambodge en 1907. Les Thaïlandais ne s’y sont jamais résolus. A la fin de la Seconde Guerre mondiale les Français étaient en infériorité en Indochine, et une partie d’entre eux accepta de composer avec les Japonais. Les Thaïlandais en profitèrent pour leur faire la guerre au sujet de ces territoires. Il y a donc eu une guerre en 1940 entre les Français et les Cambodgiens d’une part et les Thaïlandais d’autre part. A l’époque on accepta la médiation japonaise et les Japonais rendirent le Nord à la Thaïlande.
Elle le redonna finalement à la fin de la guerre avec la victoire des Alliés, mais ne se retira pas du temple de Preah Vihear. Cela ne posa pas vraiment de problème jusqu’à l’indépendance du Cambodge. Il y eut alors un conflit qui ne dégénéra pas en conflit ouvert, mais qui fut très dur d’un point de vue diplomatique et politique. Toutes les rancœurs et toutes les oppositions historiques se cristallisèrent entre 1958 et 1963. D’ailleurs si on regarde les journaux de l’époque cela ressemblait à ce qu’on voit aujourd’hui, avec beaucoup de déclarations et de gesticulations. Finalement en 1963 la Cour internationale de justice de La Haye obligea les Thaïs à rendre ces territoires au Cambodge. La Cour internationale a donc pris en compte la délimitation qui avait été faite sous la période coloniale pour prendre sa décision N’aurait-elle pas pu se référer tout autant à la période précoloniale ?
Les Thaïlandais invoquent le fait que cette région était dans leur aire politique plus que dans celle du Cambodge. Ceci dit la population y est quand même cambodgienne, de langue cambodgienne et de tradition cambodgienne donc il n’y a pas trop de contestations là-dessus, si on s’en tient à la composition de la population. Les Thaïlandais portent donc la responsabilité du conflit actuel ?
Ce qui se produit aujourd’hui est assez incompréhensible. Vu de l’extérieur je pensais que c’était une histoire classée. Je crois quand même que dans la situation actuelle ce sont évidement les Thaïs qui mettent en ébullition l’affaire. Je pense qu’ils n’ont aucun des droits qu’ils réclament. Je crois aussi qu’en demandant à l’Unesco de classer le monument de Preah Vihear monument historique, il y avait dans l’esprit des Cambodgiens la volonté de faire en sorte qu’il soit bien reconnu comme un monument cambodgien. Les Thaïs ont alors ressorti leurs vieux arguments anticoloniaux- puisque c’était au départ des arguments contre les Français- pour dire qu’il n’y avait rien d’établi car après le jugement de La Haye, les Thaïs ont dit qu’ils acceptaient la décision pour pacifier mais qu’ils ne la reconnaissaient pas. Dans quelle mesure le contexte de crise en Thaïlande peut-il influer sur le conflit avec le Cambodge ?
L’épisode de Preah Vihear est un exécutoire facile aux graves problèmes que la Thaïlande rencontre. La Thaïlande est en train de transformer en affaire de Preah Vihear ses gênes internes depuis le coup d’état militaire d’il y a deux ans d’où elle est sortie très affaiblie. Je crois que les politiciens en perte de vitesse et peut être toujours une sorte de camarilla militariste font assaut de national-chauvinisme aux dépens du Cambodge. Je pense que c’est là que réside le fond de l’affaire. Le classement de Preah Vihear au patrimoine mondial de l’Unesco entrainera probablement une hausse de sa fréquentation touristique. Ce conflit a-t-il une dimension économique ?
En termes économiques cette querelle m’apparaît une aberration. Il me semble que la Thaïlande avait tout intérêt à se réjouir de cette décision puisque l’accès le plus confortable au temple se trouve du côté thaïlandais. C’est vraiment aberrant vu de l’extérieur de la part des Thaïs dans la mesure où ils ont là une petite poule aux œufs d’or dont ils sont en train de casser les œufs. Ce ne sont pas les Cambodgiens qui pâtissent le plus des retombés économiques du conflit car l’arrivée par le Cambodge n’est pas la principale. Pensez-vous que ce conflit puisse aboutir à une guerre ?
Je ne pense pas. Je pense qu’on est dans la rodomontade et qu’on en rajoute. Il y a eu des manifestations graves en Thaïlande et comme par hasard on va dire qu’on est en guerre contre le Cambodge.
Propos recueillis par Fabien Offner
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